Tourisme responsable aux points de vue : permis, limites et géotaggage
Le tourisme de points de vue a une double nature : il motive des voyages qui soutiennent économiquement des régions éloignées, et il génère des pressions qui endommagent les sites, saturent les services de secours et dégradent l'expérience même qu'il cherche à offrir. Les destinations qui ont choisi de réguler l'accès — par des permis, des plafonds de visiteurs, des redevances de secours — fournissent les exemples les plus instructifs de ce que signifie une gestion sérieuse. Ce guide couvre les cas les plus documentés.
Trolltunga et le coût des sauvetages en Norvège
Trolltunga, le plateau rocheux en encorbellement au-dessus du lac Ringedalsvatnet dans le Hardanger, est l'un des sentiers de randonnée les plus populaires de Norvège. L'itinéraire classique depuis Skjeggedal représente environ 27 kilomètres aller-retour avec 800 mètres de dénivelé, soit 8 à 12 heures de marche selon la condition physique. Le nombre de visiteurs a été multiplié par vingt entre 2010 et 2015, passant de moins de 1 000 à plus de 80 000 par saison estivale. Les équipes de secours de la police norvégienne et du Røde Kors Hjelpekorps (Croix-Rouge norvégienne) réalisent régulièrement des dizaines d'interventions par saison. Le coût total estimé des opérations de sauvetage sur Trolltunga dépasse 500 000 USD par saison selon les rapports de la police du district de Vestland, financé intégralement par l'État norvégien (les sauvetages en montagne sont gratuits en Norvège pour le randonneur). Ce modèle de gratuité des sauvetages a été remis en question publiquement, sans modification législative à ce jour. La mesure principale adoptée est l'obligation d'enregistrement en ligne pour les randonneurs de nuit et l'installation de panneaux avertisseurs à l'entrée du sentier.
Iceland Responsible Land Use (Iceland Land Wise)
L'Islande a développé le programme « Iceland Land Wise » (Ísland á eigin forsendum) en réponse à la croissance explosive du tourisme entre 2010 et 2019. L'un des principes fondamentaux est la prohibition de toute randonnée hors-sentier sur les zones végétales fragiles — principalement les mousses et lichens qui mettent des décennies à se reconstituer après un piétinement. Les amendes pour piétinement hors-sentier en zone protégée atteignent plusieurs centaines d'euros. Les champs de lave recouverts de mousse (helluhraun) autour de Reykjanes, Landmannalaugar et Þórsmörk sont particulièrement vulnérables. Le programme encourage également les visiteurs à répartir leurs itinéraires au-delà du cercle d'or et de la côte sud, qui concentrent plus de 60 % des flux.
Permis du Chemin de l'Inca et Inti Punku
Le Chemin de l'Inca classique (Qhapaq Ñan) jusqu'à la Porte du Soleil (Inti Punku) est limité à 500 personnes par jour, guides et porteurs inclus — ce qui ramène le nombre de randonneurs effectifs à environ 200 à 250 par jour. Les permis sont délivrés par le ministère péruvien de la Culture exclusivement via des agences de voyage agréées et se vendent entre 6 et 18 mois à l'avance pour les dates de pointe (juin–septembre). L'achat direct en ligne sans agence n'est pas possible. Le permis est nominatif, non transférable, et exige la présentation du passeport original à chaque checkpoint sur le sentier. Cette régulation, mise en place en 2002 après les dommages documentés des années 1990, est citée par l'UNESCO comme un modèle de gestion d'un site du patrimoine mondial.
Mont Fuji : la redevance de 2024 et le plafonnement
En 2024, les autorités de la préfecture de Yamanashi ont instauré sur le sentier Yoshida — le plus fréquenté des quatre voies d'ascension du mont Fuji — deux mesures nouvelles : une redevance d'entrée de 2 000 yens (environ 13 euros) et un plafond quotidien de 4 000 randonneurs. Une barrière physique est installée à 2 300 mètres sur ce sentier et est fermée à 16 h pour décourager les ascensions nocturnes non préparées (le phénomène des « bullet climbers » — ascension en aller-retour depuis Tokyo en une journée sans équipement adapté). Le sentier Fujinomiya côté Shizuoka a instauré une redevance similaire. Ces mesures répondent à plus d'une décennie de surcharge documentée : déchets, dommages aux sentiers et accidents sur le volcan le plus visité du Japon, avec 220 000 ascensions en 2023.
Acropole d'Athènes : plafond de 20 000 visiteurs par jour
Le ministère grec de la Culture a instauré en 2023 un plafond de 20 000 visiteurs par jour sur le site de l'Acropole, avec un système de réservation à créneaux horaires. Avant cette mesure, le site enregistrait jusqu'à 23 000 entrées par jour en haute saison, provoquant des files d'attente de plusieurs heures et une dégradation visible des parties non restaurées du chemin de l'ancienne Panathinaïa. Le système de créneaux a réduit les temps d'attente mais a complexifié la planification pour les voyageurs indépendants : les créneaux matinaux (8 h et 10 h) sont épuisés plusieurs semaines à l'avance en juillet–août.
Le débat du géotaggage sur les réseaux sociaux
Le géotaggage — associer une photo à des coordonnées GPS précises dans les métadonnées ou dans la légende d'une publication — a un impact documenté sur certains sites. L'exemple le plus cité est Antelope Canyon (Arizona) : la diffusion de photos géotagguées dans les années 2010 a multiplié la pression sur un site qui gère désormais l'accès exclusivement par tours guidés. Des cas similaires ont été observés sur des plages isolées en Islande, sur des formations rocheuses aux Blue Mountains en Australie et sur des nids d'arbres en Scandinavie. Les arguments en faveur du géotaggage — démocratisation de l'information, accès équitable aux sites — s'opposent aux arguments de préservation et au droit des populations locales à gérer leur patrimoine. La pratique de partager des zones générales plutôt que des coordonnées précises est de plus en plus recommandée par les gestionnaires de sites. La carte des points de vue indique les sites soumis à des permis ou des plafonds de visiteurs, pour permettre de planifier l'accès dans le respect des règles en vigueur.